Par Aurélie Duffy-Meunier Professeure de droit public, Aix Marseille Univ, CNRS, DICE, ILF, Aix-en-Provence, France

Qui dirige le Gouvernement après la démission de Keir Starmer et dans quel contexte ?

Alors que son parti avait triomphé lors des élections législatives de 2024, remportant 411 sièges, la démission de Keir Starmer ne constitue toutefois pas une surprise. Elle n’est que l’épisode le plus récent d’une valse ministérielle provoquée par le Brexit. Cette valse à sept temps en dix ans a aussi bien concerné les sept gouvernements qui se sont succédés que des remaniements ministériels en cours de mandat rendant, selon certains, le Royaume-Uni ingouvernable. A titre de comparaison, le Royaume-Uni n’a connu que quatorze gouvernements entre la fin de la seconde guerre mondiale et le 23 juin 2026, date du référendum.

Cette démission couvait depuis de nombreux mois. Keir Starmer était contesté au sein même de son parti par des parlementaires et des ministres ayant démissionné, comme le Ministre de la santé Wess Streeting, ou ayant appelé à son départ. L’affaire Mandelson, son Ministre des affaires étrangères lié à Jeffrey Epstein, a accentué l’érosion de la confiance des britanniques en leur Premier ministre. En mai dernier, les élections municipales et des Assemblées écossaise et galloise n’en ont été que le triste écho. Les résultats des travaillistes ont été catastrophiques dans des régions leur étant traditionnellement acquises tandis que le parti Reform UK a renforcé son implantation locale. C’est finalement la victoire d’Andy Burnham – député de 2001 à 2016, ancien ministre de Gordon Brown et actuel maire du Grand-Manchester – à l’élection législative partielle de la circonscription de Makerfield au nord-ouest de l’Angleterre, qui a eu raison de la ténacité de Keir Starmer.

La démission du 22 juin n’est pas synonyme de vacance du pouvoir. Le Monarque, Charles IIII assure, malgré son rôle formel, la continuité de l’État et Keir Starmer restera en fonction jusqu’à la désignation du prochain chef du parti travailliste qui sera le nouveau Premier ministre. Il a d’ailleurs réuni son cabinet dès le mardi 23 juin tandis que les membres du parti travailliste étaient en train d’envisager la procédure de désignation de leur futur chef.

Comment le nouveau Premier ministre britannique sera-t-il désigné ? 

Au Royaume-Uni, la désignation du Premier ministre emprunte principalement deux voies : l’élection populaire ou l’élection partisane.

La première, la plus démocratique et la plus connue, est consécutive à la victoire du parti qui a remporté les élections législatives (general elections) organisées au scrutin uninominal majoritaire à un tour (first-pas-the post). Son leader qui a fait campagne en se présentant devant les électeurs comme le futur Premier ministre, sera désigné comme tel par le Monarque. La stabilité et l’efficacité que favorisait ce mode de scrutin ont été remises en question depuis Brexit. La démission de Keir Starmer deux ans après sa victoire écrasante aux élections législatives en témoigne.

La seconde voie, la voie partisane, s’ouvre pour le successeur de Keir Starmer. Cette primaire (leadership election) suit une procédure différente selon chaque parti. Chez les travaillistes, elle est automatique en cas de démission ou déclenchée si un adversaire politique du Premier ministre est soutenu par 20% des députés. En l’espèce, les candidats devront se déclarer entre le 9 et le 16 juillet, être nécessairement des députés (ce qui explique l’élection partielle stratégiquement organisée par la démission d’un député, Josh Simons, dans le but de faire élire Andy Burnham pour provoquer le départ de Keir Starmer), être parrainés par 20% des députés travaillistes et avoir le soutien d’au moins 5 % des sections locales du parti ou bien celui de trois organisations affiliées (dont deux syndicats) représentant 5 % des membres affiliés au minimum. Le leader sera ensuite élu au scrutin alternatif, un mode de scrutin préférentiel, s’il obtient plus de 50% des voix des membres du parti et des organisations affiliées. A défaut, le candidat arrivé en dernière position sera éliminé et ses voix seront redistribuées en fonction du deuxième choix indiqué par les électeurs. Ce processus est répété jusqu’à ce qu’un candidat obtienne plus de la moitié des suffrages.

Qui succédera à Keir Starmer ?

Le chef du Parti travailliste peut être choisi à l’issue d’une compétition interne (contest) ou être désigné sans concurrent. C’est ce que l’on appelle un « couronnement » (coronation). Dans le premier cas, plusieurs candidats seront en lice en sus du déclaré Andy Burnham qui se présente pour la troisième fois à la tête du parti travailliste. A l’heure où nous écrivons, aucun autre candidat ne s’est présenté officiellement, mais l’ancien Ministre des forces armées fraichement démissionnaire, Al Carns, laisse entendre qu’il le pourrait. Si l’élection n’est pas « compétitive », l’unique candidat devrait être « couronné » sans élection d’ici la mi-juillet, image ironique d’un monarchisme partisan pour celui que l’on appelle « le roi du Nord ». Si des concurrents se déclarent, un nouveau Premier ministre devrait entrer en fonction pour la réouverture de la session parlementaire en septembre. Dans tous les cas, le futur Premier ministre devra prêter serment d’allégeance au Monarque avant d’être désigné officiellement. Le soutien parlementaire résultera de l’absence de dépôt d’une motion de censure (no confidence motion) fort probable compte tenu de la majorité travailliste aux communes.

Dans un tel contexte, la candidature d’Andy Burnham est significative d’un point de vue juridique et politique. Au Royaume-Uni, tout ministre, y compris le premier d’entre eux, doit être parlementaire. Si aucun adversaire ne se déclare ou si des adversaires se déclarent sans succès, Andy Burnham accèdera presque directement du mandat de maire à la fonction de Premier ministre. Il aura été propulsé par une élection législative partielle tactique et une désignation partisane sans qu’aucun programme politique d’envergure nationale n’ait été véritablement débattu lors d’une campagne électorale.

Les Britanniques devront-ils retourner voter ?

Les britanniques devraient normalement être appelés aux urnes à l’issue du mandat de la Chambre des communes, prévu pour 2029 ou dans l’hypothèse d’une dissolution provoquant des élections anticipées (snap election) à laquelle appelle Nigel Farage, le leader de Reform UK.

La procédure de désignation du futur Premier ministre confirme combien le régime britannique est un régime de parti bouleversé par la fracture politique que le Brexit a causé au sein des deux partis de gouvernement et affaibli par la montée du parti Reform UK. En outre, les élections locales de mai dernier ont fait perdre leurs mandats à de nombreux élus travaillistes, fragilisant le nécessaire ancrage local pour remporter une circonscription électorale aux prochaines élections législatives.