Sénatoriales 2026 : un scrutin pas comme les autres ?
Le dimanche 27 septembre se sont tenues les élections sénatoriales, qui ont renouvelé 178 des 348 sièges du Sénat. Comme tous les trois ans, la moitié de la Haute Assemblée a été désignée au suffrage universel indirect, par un collège de grands électeurs. Ce scrutin, souvent moins commenté que les élections nationales au suffrage direct, présente un intérêt particulier en 2026 en raison de la formation inédite d’un groupe politique du Rassemblement national dans la Haute Assemblée.
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Par Philippe Blachèr, Professeur à l’université Jean Moulin Lyon 3
Pourquoi cette élection sénatoriale 2026 ne peut-elle être lue comme une élection nationale ordinaire ?
Les sénateurs sont élus au suffrage universel indirect par un collège de grands électeurs composé à 95,2 % de délégués des conseils municipaux. Le vote est obligatoire. Pour le renouvellement de 2026, ce collège comptait 93 469 électeurs pour 178 sièges à pourvoir. Le nombre de votants demeure faible au regard de la population représentée (conséquence logique du caractère indirect du scrutin) : les Bouches-du-Rhône, qui comptent environ 2,1 millions d’habitants, n’ont ainsi mobilisé que 3 695 électeurs sénatoriaux pour désigner leurs huit sénateurs ; la Gironde, avec près de 1,7 million d’habitants, en comptait 3 743 pour six sièges ; le Rhône, avec près de 1,9 million d’habitants, 3 817 pour sept sièges. À l’autre extrémité, certains départements ne disposent que de quelques centaines de grands électeurs : 449 dans les Hautes-Alpes, 465 en Corse-du-Sud et 565 dans les Alpes-de-Haute-Provence. La représentation sénatoriale repose ainsi, y compris dans les départements les plus peuplés, sur un collège électoral extrêmement restreint au regard du nombre de citoyens représentés.
La particularité de cette élection tient également au mode de scrutin. Dans les départements qui élisent trois sénateurs ou davantage, comme les trois exemples mentionnés, l’élection se déroule à la représentation proportionnelle. Dans les Bouches-du-Rhône, par exemple, la liste arrivée en tête a obtenu 1 008 voix et trois sièges, tandis qu’une liste ayant recueilli 685 voix en a obtenu deux ; dans le Rhône, 625 voix ont suffi pour obtenir un siège et 641 voix pour en obtenir deux. En Gironde, 709 voix ont permis à la liste du Rassemblement national d’obtenir un siège. Dans les départements qui n’élisent qu’un ou deux sénateurs, le scrutin est majoritaire : dans le département des Hautes Alpes, un seul siège était à pourvoir et le candidat récoltant 334 voix au premier tour a été élu.
Ces chiffres permettent de mesurer concrètement la singularité de l’élection sénatoriale : même dans les départements les plus peuplés les scores exprimés ne sont pas comparables à ceux que l’on observe dans les autres élections. La victoire sénatoriale ne peut donc être interprétée selon les mêmes grilles de lecture qu’une victoire obtenue au suffrage direct.
Comment apprécier les résultats des candidats du Rassemblement National ?
Le Rassemblement national, associé à l’UDR dans plusieurs départements, augmente le nombre de ses élus au Sénat avec désormais douze membres. Sur le plan symbolique, l’arrivée de ce nouveau groupe constitue l’un des faits majeurs du scrutin. Mais les résultats obtenus par les listes RN ne correspondent pas à une victoire majoritaire dans les départements concernés. Le RN n’arrive en tête dans aucun des départements concernés par le renouvellement sénatorial de 2026. Dans le Vaucluse, par exemple, où ce parti obtient traditionnellement des scores élevés, la liste RN arrive en deuxième position avec 349 voix et un élu, derrière la liste LR, conduite par un sénateur sortant, qui recueille 501 voix et obtient deux élus. Les sièges nouvellement conquis par le RN l’ont été dans des départements soumis à la représentation proportionnelle, où une liste peut obtenir des sièges sans arriver en tête. Dans les Bouches-du-Rhône, par exemple, la liste soutenue par le RN obtient 685 voix, soit 18 % des suffrages, et deux sièges, alors qu’une liste divers droite recueille 581 voix et en obtient également deux ; dans le Var, 691 voix, soit 30 %, lui donnent deux sièges contre 907 voix et deux sièges à la liste LR.
L’entrée de douze sénateurs RN et UDR dans un groupe constitue surtout un changement de statut pour ces élus. Pris individuellement, ces douze sénateurs disposent naturellement des droits attachés au mandat sénatorial ; réunis au sein d’un groupe, ils deviennent un acteur reconnu par le règlement du Sénat. Le président du groupe siège à la Conférence des présidents, qui participe notamment à l’organisation de l’ordre du jour et des débats. Le groupe dispose également de droits propres dans l’organisation de la parole en séance, son président pouvant inscrire les orateurs et déterminer leur ordre d’intervention ; son effectif est pris en compte dans la répartition du temps de parole. Il bénéficie par ailleurs de moyens matériels et administratifs propres et pèse sur la création d’une commission d’enquête ou d’une mission d’information. Autrement dit, la formation d’un nouveau groupe parlementaire ne modifie pas seulement leur visibilité politique : il leur confère une capacité d’action collective institutionnellement organisée.
Finalement, ces sénatoriales 2026 traduisent-elles une recomposition ou une continuité du Sénat ?
Les sénatoriales de 2026 consacrent d’abord la continuité de la Haute Assemblée. La droite conserve la majorité sénatoriale, malgré un léger recul de ses effectifs, tandis que les équilibres de la gauche sont globalement maintenus. L’entrée du Rassemblement national constitue une évolution politique importante : avec ses nouveaux élus, auxquels s’ajoutent ceux de l’UDR, il dispose – comme on vient de le rappeler – d’un groupe. Cette évolution modifie la composition politique du Sénat sans pour autant en bouleverser l’équilibre majoritaire. La reconduction attendue de Gérard Larcher à la présidence du Sénat en offre une traduction particulièrement visible.
L’élection de 2026 illustre ainsi une caractéristique durable du bicamérisme français : le Sénat évolue, mais selon un rythme qui lui est propre, moins exposé aux fluctuations de la vie politique nationale. C’est ce qui peut apparaître comme son atout ou son inconvénient, selon la conception que l’on se fait de ce que doit être une élection politique en démocratie.