Affaire Balogun : jusqu’où la FIFA peut-elle revenir sur une décision arbitrale ?
En suspendant les effets d'un carton rouge définitif, la FIFA rouvre un débat sensible sur ses pouvoirs et l'indépendance de sa gouvernance. Une décision arbitrale peut-elle être revue après un match ? Qui peut lever une suspension ? Et jusqu'où le politique peut-il intervenir ? Décryptage.
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Par La rédaction avec le concours de Thomas Clay, Professeur de droit à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Avocat au Barreau de Paris, et Arbitre au Tribunal Arbitral du Sport et au Comité National Olympique et Sportif Français
Peut-on revenir sur un carton après un match ?
Le principe est celui de l’autorité de la décision arbitrale. Consacrée par la Loi 5 des Lois du Jeu de l’IFAB, cette règle confère à l’arbitre le pouvoir de prendre les décisions relatives au jeu, lesquelles sont, définitives.
Ce principe est repris par les règlements de la FIFA (Fédération internationale de football association). L’article 9.6 du règlement de la Coupe du monde dispose ainsi qu’« aucune contestation ne peut être faite sur l’arbitrage à propos des décisions liées au jeu. Ces décisions sont définitives et sans appel, sauf disposition contraire du Code disciplinaire de la FIFA. »
En conséquence, un carton rouge ne peut, en principe être annulé ou remis en cause après la rencontre. Conformément aux règlements de la FIFA, cette expulsion entraîne une suspension automatique d’un match. En l’espèce, le carton rouge adressé à Folarin Balogun le rend, en principe, indisponible pour le huitième de finale face à la Belgique, prévu dans la nuit du lundi 6 au mardi 7 juillet.
Ce caractère définitif n’exclut toutefois pas toute intervention ultérieure. Les textes opèrent une distinction entre la décision arbitrale insusceptible de recours et les conséquences disciplinaires qui peuvent en découler. Dans des hypothèses limitativement prévues par le Code disciplinaire de la FIFA, ces dernières peuvent faire l’objet d’un réexamen par les organes compétents.
Qui peut annuler ou suspendre les conséquences disciplinaires d’un carton ?
Si le carton rouge infligé par l’arbitre est, en principe, définitif, la suspension automatique qui en découle relève, elle, de la compétence des organes disciplinaires de la FIFA.
C’est sur ce fondement que Folarin Balogun a finalement été autorisé à disputer le huitième de finale face à la Belgique, malgré son expulsion. La Commission de discipline de la FIFA s’est appuyée sur l’article 27 de son Code disciplinaire, lequel prévoit que la FIFA « peut décider de suspendre intégralement ou partiellement la mise en œuvre d’une mesure disciplinaire ». Autrement dit, l’instance ne revient pas sur le carton rouge lui-même, mais peut neutraliser, en tout ou partie, les effets de la sanction qui en découle.
Le texte demeure toutefois particulièrement laconique. Il ne précise ni les critères d’appréciation retenus par la Commission de discipline, ni les circonstances dans lesquelles une telle mesure peut être accordée.
L’article 27 a déjà été utilisé par le passé. En 2025, la FIFA s’en était notamment prévalue pour réduire la suspension de Cristiano Ronaldo. Initialement sanctionné de trois matches après un coup de coude asséné à un adversaire irlandais le 13 novembre, le Portugais avait finalement vu sa suspension ramenée à une seule rencontre. Une décision qui lui avait permis de participer dès le début de la Coupe du monde 2026.
Une intervention politique dans une décision disciplinaire est-elle compatible avec les règles de la FIFA ?
Au-delà de sa dimension strictement disciplinaire, cette affaire met en lumière une problématique institutionnelle de premier plan : celle de l’indépendance des instances décisionnelles de la FIFA.
Le président américain Donald Trump est en effet intervenu personnellement auprès du président de la FIFA, Gianni Infantino, afin de demander un réexamen de la suspension infligée à Folarin Balogun.
Face à la controverse grandissante, Gianni Infantino a, par l’intermédiaire d’un communiqué relayé par la FIFA, indiqué avoir « pris connaissance des commentaires publics concernant la décision du Comité de discipline indépendant de la FIFA relative à la suspension de Folarin Balogun, et je tiens à réaffirmer un principe fondamental de la gouvernance de la FIFA. Les organes judiciaires de la FIFA sont indépendants. Ils fonctionnent de manière autonome, appliquent le Code disciplinaire de la FIFA et tranchent les affaires sur la base des règlements applicables et des faits spécifiques qui leur sont soumis. Leur indépendance est essentielle à la crédibilité et à l’intégrité du football, et elle doit toujours être respectée »
Pour Thomas Clay, Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Avocat au Barreau de Paris, et Arbitre au Tribunal Arbitral du Sport, « cette décision est incompréhensible. Mais, elle ne surprend pas quand on la replace dans le contexte de l’administration Trump qui s’est en pris à tout ce qui lui résiste, et notamment à tous les contre-pouvoirs, et notamment les juges. L’arbitre n’est autre que le juge du jeu, et ses décisions doivent être respectées comme les autres. Ici, c’est l’ordre juridique sportif, qu’on appelle parfois lex sportiva, qui est attaqué, comme tout ce qui déplaît au monde MAGA. »
Selon lui, « cette affaire dépasse le seul cadre disciplinaire : elle marquerait un tournant pour cette compétition majeure, dont l’intégrité serait désormais « contaminée ». Trump gâche tout, tout le temps, même la plus belle compétition sportive du monde. Il y voit le prolongement d’une application autoritaire du droit national au sein même de la Coupe du monde, qui vient après le refoulement d’un arbitre de nationalité somalienne, avec des règles sportives contournées pour l’équipe d’Iran, avec la mise à l’écart de certains supporteurs d’équipes africaines. Tout cela est bien loin de l’esprit de Coubertin et de Julet Rimet. »