Par Emmanuelle Barbara, Avocat, associée d’August Debouzy, membre du Club des juristes

Le 1er mai est censé être chômé : pourquoi cette règle pose-t-elle problème aujourd’hui pour certains secteurs ?

Le principe est clair et demeure inchangé : le 1er mai est « obligatoirement chômé et payé » pour les salariés, sans perte de salaire. Cette règle, d’ordre public, constitue une exception dans le paysage des jours fériés, puisque les autres peuvent être travaillés en fonction de dispositions conventionnelles.

Rappelons que certaines activités ne peuvent être « interrompues en raison de la nature de leur activité » et justifier du travail des salariés le 1er Mai. On pense naturellement aux hôpitaux, mais observons que la définition est vague et bien des activités pourraient être rangées sous cette bannière ou se revendiquer comme devant être maintenues ce jour-là. Toujours est-il que le débat s’est noué l’année dernière à propos des commerces de proximité, telles les boulangeries ou les fleuristes, à la faveur de quelques verbalisations prononcées à raison du travail des salariés employés par ces commerces.

Ces professions invoquent plusieurs arguments à leur ouverture. La vente de pains et gâteaux ou de muguet le 1er mai est perçue comme une activité qui répond à un besoin essentiel du public, ce qu’une réponse ministérielle récente du 17 juin 2025 a pu confirmer au prix d’une casuistique par référence à une analyse « au cas par cas » au regard de circonstances ou de besoins particuliers ou de l’intérêt général. Ensuite, la concurrence et les habitudes de consommation créent une pression pour rester ouverts, notamment au profit de la plupart des travailleurs qui bénéficient de cette journée de repos.

Enfin, des contentieux récents ont révélé une insécurité juridique et une discordance entre les pratiques et le droit positif. Il y a un an, face à une indignation qui avait saisi le pays, le gouvernement avait promis de réformer ces dispositions pour étendre les dérogations du travail volontaire à certains commerces de proximité. Hormis le Sénat qui a adopté une proposition de loi le 3 juillet 2025, le gouvernement n’a manifestement pas pris le temps d’intégrer cette question à son calendrier. Face à une forte opposition syndicale attendue, qui y voit naturellement une remise en cause d’un acquis symbolique majeur, on se trouvait dans une situation alambiquée pour le 1er mai 2026 qui a contraint le gouvernement à davantage de clarté pour les seuls artisans boulangers et fleuristes tout en appelant pour l’avenir à l’adoption d’un projet de loi présenté le 29 avril au Conseil des ministres et à la négociation des branches concernées.

Volontariat et salaire doublé : de vraies garanties ou un équilibre fragile ?

Le régime juridique du travail le 1er mai repose sur deux piliers protecteurs : le volontariat et la rémunération doublée.

Sur le plan financier, la règle est particulièrement stricte : le salarié qui travaille ce jour-là doit percevoir, en sus de son salaire habituel, une indemnité équivalente, soit une majoration de 100 %. Cette disposition est d’ordre public : elle ne peut être ni supprimée ni remplacée par un repos compensateur.

En revanche, le volontariat apparaît plus ambigu. Dans les projets récents et les annonces gouvernementales, même pour 2026, l’ouverture de certains commerces repose explicitement sur le volontariat des salariés par écrit. Cela suppose un consentement libre et dûment formalisé.

Cette exigence peut-elle s’avérer illusoire comme le soutiennent les syndicats ?  L’argument de bon aloi du risque du volontariat de façade est légitime où le refus apparait difficilement envisageable sans conséquences professionnelles ; mais n’existe pas d’autre moyen pour atténuer la portée d’une réforme que de privilégier la liberté consentie aux salariés de pouvoir refuser.

De même, si on en juge par de récents sondages, la faculté offerte aux salariés de pouvoir travailler ce jour-là pour des raisons qui leur sont propres et ainsi toucher un double salaire est toutefois parfaitement établie. Avoir le choix apparait comme favorable et contribue à valoriser le travail. Enfin, s’interroger par principe sur la qualité du consentement du salarié reviendrait à soupçonner beaucoup d’autres dispositifs pour lesquels le volontariat est de mise : la rupture conventionnelle, le congé de mobilité, ou encore le travail du dimanche correspondent à des inflexions contemporaines du droit et sont conformes aux attentes de la société.

L’administration peut-elle réellement « suspendre » l’application de la loi cette année ?

Les annonces faites en avril 2026 illustrent une situation juridiquement délicate. Après l’échec d’une proposition de loi visant à élargir les dérogations à l’issue d’un processus assez obscur (motion de rejet adoptée par ceux-là même qui avaient proposé le texte, suivi du refus du gouvernement de réunir la Commission Mixte Paritaire qui aurait dû se tenir du fait de l’adoption par le Sénat d’un texte en juillet dernier), le gouvernement a indiqué que finalement seuls les artisans boulangers et fleuristes pourraient ouvrir, sur la base du volontariat des salariés, avec une instruction d’indulgence donnée aux services de l’État mais pas aux inspecteurs du travail qui sont légalement indépendants.

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D’un point de vue strictement technique, on ne peut pas « suspendre » une règle d’ordre public issue du Code du travail. Le principe du 1er mai chômé demeure pleinement applicable puisqu’aucune modification législative n’est intervenue pour le 1er mai 2026 et que nul ne sait si en définitive une loi sera réellement adoptée selon les propositions du gouvernement.

L’Etat considère que la norme ne doit pas être suivie d’effet cette année après avoir renoncé à la modifier, ce qui aurait pu pourtant réconcilier le droit et la position du gouvernement.

Quelle que soit l’opinion de chacun à propos du 1er mai, cette pratique est critiquable. Elle fragilise la sécurité juridique des employeurs qui restent en théorie exposés à un risque contentieux. Elle interroge aussi le principe de légalité, en donnant le sentiment d’une norme à géométrie variable, manifestant au passage l’embarras de l’exécutif.

La question épineuse de l’ouverture raisonnée et limitée du travail le 1er mai est aussi le reflet de la difficulté à s’entendre dans le champ de la démocratie politique. Le jeu de la démocratie sociale doit rester solide, car il n’y aura pas d’autre voie.

Ce « pragmatisme » est une réponse à une impasse politique, et augure mal de futures réformes nécessaires à la reconfiguration d’une société du travail adaptée à ce siècle si différent du précédent.