Menace commerciale chinoise : quand l’Europe s’éveillera
Un rapport du Haut-Commissariat au plan évalue à 55 % la part des productions européennes menacées par les produits chinois concurrents. La Chine n'est plus seulement l'atelier du monde, elle en est le laboratoire, alerte Clément Beaune dans la chronique du Club des juristes.
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Par Clément Beaune, haut-commissaire à la Stratégie et au Plan
Les Européens sont victimes d’un double aveuglement. Nous sommes d’abord pris dans les phares de Donald Trump, de ses menaces commerciales ou territoriales. Nous devons évidemment prendre cela au sérieux, comme la France et l’Union européenne l’ont fait en évoquant notamment l’instrument anti-coercition. Mais, dans la géopolitique moderne, les dangers s’ajoutent et ne se substituent pas. C’est pourquoi nous devons regarder en face, en même temps, la menace commerciale chinoise, pour ce qu’elle est : massive, croissante, dans tous les pays et secteurs industriels en Europe.
Là réside notre second point aveugle : nous devons sortir de l’image, rassurante ou condescendante, de produits chinois peu chers mais bas de gamme. La Chine n’est plus seulement l’atelier du monde, assurant 35 % de sa production manufacturière, elle en est de plus en plus le laboratoire. En 2024, l’investissement atteignait 43 % du PIB chinois, deux fois le niveau observé en Allemagne, en France ou aux Etats-Unis. La Chine totalisait 280.000 robots industriels en 2023, davantage que l’ensemble des principales économies avancées réunies, et dispose d’un stock de brevets désormais supérieur à celui de toutes les autres grandes économies.
Écarts de coûts
Le rapport choc du Haut-commissariat à la stratégie et au plan sur le « rouleau compresseur chinois » vise à tirer le signal d’alarme face à cette torpeur collective. Nous nous sommes habitués à la concurrence chinoise. Mais celle-ci n’est même pas stabilisée ; elle s’intensifie et s’étend. Nous avons construit un indicateur inédit de vulnérabilité, en fonction de l’intensité de cette concurrence (parts de marché chinoises, vitesse de croissance des exportations…), par secteur et par pays. Aujourd’hui, 55 % des productions européennes sont menacées par les produits chinois concurrents.
Autre motif de sursaut pour nos partenaires européens : le coeur industriel de l’Europe est le plus touché ; en Allemagne, ce sont un tiers des marchés d’export, deux tiers du marché intérieur qui sont menacés. Le choc est déjà là : depuis deux ans, l’Allemagne perd 10.000 emplois industriels par mois !
Les écarts de coûts estimés par les industriels atteignent 30 à 40 %, à qualité égale voire supérieure du côté chinois. L’Europe risque ainsi d’appliquer malgré elle à ses produits le slogan publicitaire : « Il y a moins bien, mais c’est plus cher ». Ouvrons les yeux : quand les écarts sont tels, aucune stratégie d’innovation ou d’investissement, indispensable pour l’Europe, ne peut être suffisante à court terme.
Un bouclier commercial transversal
La bonne nouvelle est que nous avons les moyens de réagir. D’abord avec des compétences et des entreprises au meilleur niveau mondial. Avec un marché unique qui est le plus vaste espace de commerce au monde. Mais aussi en reconnaissant, comme pour les « industries naissantes » dans la théorie économique (en l’occurrence « renaissantes »), la nécessité de nous protéger. Les mesures sectorielles sont bienvenues, mais elles ne suffiront pas.
Nous avons ainsi émis l’idée d’un bouclier commercial transversal, compensant l’essentiel des écarts de coûts, ce qui nécessiterait des changements de nos pratiques et règles européennes, dans le cadre du droit international. Cela est possible, si nous en avons la conscience et la volonté.
Des critiques ont fusé en retour. Tant mieux ! D’une part, nul ne conteste plus la gravité de cette menace. D’autre part, cela a ouvert un débat, qui amène d’autres propositions. On aurait aimé que les experts qui s’expriment soudain aient été plus vocaux, depuis plus longtemps. Parmi ces propositions, la généralisation de la préférence européenne, portée de longue date par la France ; une exclusion plus stricte des marchés publics pour les entreprises étrangères subventionnées, ou le renforcement des investissements chinois en Europe, pour développer les transferts de technologie, à nos conditions. Toutes ces pistes sont utiles : quand l’Europe s’éveillera, le monde la respectera. Et les Européens iront mieux.