Par Christophe Soullez, directeur de l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI), enseignant à Sciences Po Paris et auteur de « la criminologie pour les nuls » 

Ces chiffres sont-ils surprenants ? 

Les données évoquées sont des statistiques administratives, c’est-à-dire issues des faits constatés par les services de police et de gendarmerie. Elles peuvent effectivement montrer, pour certains phénomènes, des évolutions significatives sur moyenne et longue période. On pense notamment à certaines formes de violences physiques ou de faits commis en réunion. Mais deux précautions méthodologiques sont indispensables.

Une grande partie des faits ne fait pas l’objet d’une plainte

Premièrement, ces statistiques ne mesurent pas la totalité des infractions commises sur le territoire national. Elles mesurent les infractions enregistrées. Les enquêtes de victimation, réalisées par sondage, visent quant à elles à mesurer les infractions subies par les personnes, qu’elles aient ou non donné lieu à plainte. Elles permettent ainsi d’estimer le « chiffre noir » de la délinquance, c’est-à-dire la part des faits non enregistrés par les forces de sécurité. Or, elles montrent, de manière constante, qu’une part importante des faits ne donne pas lieu à dépôt de plainte. C’est le cas en particulier pour les atteintes aux biens et certaines violences de faible intensité, mais aussi pour certaines infractions plus graves, comme les agressions sexuelles ou les violences intrafamiliales.  

Autrement dit, les statistiques « policières » sont tributaires du comportement des victimes, des modalités d’accueil dans les services et des règles d’enregistrement. Elles traduisent l’évolution d’une délinquance portée à la connaissance des forces de l’ordre, non celle de l’ensemble de la délinquance réelle.

Ne pas confondre proportion et volume

Deuxièmement, il est essentiel de distinguer l’évolution du nombre de mineurs mis en cause et l’évolution de leur part au sein de l’ensemble des mises en cause.  Une augmentation du nombre de mineurs mis en cause ne signifie pas nécessairement une augmentation de leur poids relatif. Si, dans le même temps, le nombre de majeurs mis en cause progresse également, la part des mineurs peut rester stable, voire diminuer, malgré une hausse en volume. Inversement, une hausse simultanée des mineurs et des majeurs peut produire une augmentation générale des interpellations sans modification substantielle de la structure par âge. 

Le raisonnement en proportion et le raisonnement en volume obéissent à des logiques distinctes. Confondre les deux peut conduire à des diagnostics erronés. 

Ce que montrent les tendances longues, pour certains types d’infractions – et non pour l’ensemble des phénomènes – c’est une augmentation structurelle du nombre de mineurs mis en cause. Mais cette évolution doit être interprétée à la lumière de l’activité d’élucidation des services et des transformations globales de la délinquance enregistrée. Il ne s’agit ni d’un phénomène uniforme, ni d’une dynamique homogène selon les catégories d’infractions. 

Comment ces statistiques sont-elles élaborées ? 

Les statistiques administratives reposent sur deux catégories distinctes : les faits constatés et les personnes mises en cause. 

Les faits constatés correspondent aux infractions enregistrées dans les systèmes d’information de la police et de la gendarmerie, à la suite d’une plainte ou de la constatation d’une infraction en flagrance. Ils reflètent l’activité enregistrée par les services. Ils dépendent donc à la fois du comportement des victimes et de l’organisation policière. 

Les personnes mises en cause sont celles à l’encontre desquelles existent, au stade de l’enquête, des indices laissant présumer leur implication dans une infraction. Une mise en cause ne constitue en aucun cas une condamnation et donc une culpabilité certaine. Elle ne préjuge ni de la qualification définitive des faits, ni de l’issue judiciaire de la procédure. Il s’agit d’une catégorie procédurale. 

Surtout, la production de mises en cause est mécaniquement liée au taux d’élucidation. Pour qu’une personne soit identifiée, encore faut-il que l’infraction ait été élucidée. Or les taux d’élucidation varient fortement selon la nature des faits. Ils sont relativement élevés pour certaines violences, mais demeurent faibles pour de nombreuses atteintes aux biens – vols simples, vols sans violence, dégradations – où seule une fraction des affaires donne lieu à identification d’un auteur. 

Il en résulte une conséquence méthodologique majeure : les statistiques sur les mis en cause décrivent la population des auteurs identifiés dans les affaires élucidées, non la population réelle des auteurs. Plus le taux d’élucidation est faible, plus l’écart potentiel entre ces deux ensembles est important. Les caractéristiques observées – âge, sexe, nationalité – portent donc sur un sous-ensemble construit par l’activité policière, et non sur la totalité des personnes ayant commis les faits. 

Comment dépasser l’opposition entre « chiffres bruts » et « dénonciation des biais » ? 

Le débat public oscille souvent entre deux positions symétriques : l’adhésion immédiate aux chiffres comme photographie fidèle de la réalité, et leur disqualification au motif qu’ils seraient « biaisés ». Cette polarisation est intellectuellement insatisfaisante. 

Toute statistique pénale comporte des limites structurelles : dépendance au dépôt de plainte, effets des priorités opérationnelles, modifications des pratiques d’enregistrement, influence du taux d’élucidation. Reconnaître ces limites ne revient pas à relativiser indûment les phénomènes observés. C’est au contraire en définir le périmètre exact. 

Un usage rigoureux suppose trois exigences

Premièrement, préciser explicitement l’objet mesuré : faits enregistrés, faits élucidés, personnes identifiées, décisions judiciaires. Deuxièmement, croiser les sources, notamment avec les enquêtes de victimation, afin d’estimer l’écart entre délinquance enregistrée et délinquance subie. Troisièmement, inscrire toute évolution dans une série temporelle suffisamment longue pour distinguer les inflexions conjoncturelles des tendances structurelles. 

La question pertinente n’est donc pas de savoir si les chiffres sont « vrais » ou « faux ». Elle est de déterminer ce qu’ils mesurent exactement et ce qu’ils ne mesurent pas. Les statistiques administratives ne constituent ni un instrument de dramatisation, ni un outil de dénégation. Elles sont un dispositif de connaissance imparfait mais indispensable, qui éclaire l’action publique à condition d’être manié avec méthode et prudence. 

C’est à cette condition que le débat peut quitter l’affrontement de postures pour retrouver sa dimension analytique.