Par Patrice Tromparent, Colonel de l’Armée de l’Air et de l’Espace

L’Union Européenne dispose-t-elle de capacités militaires propres ?

Les traités européens définissent clairement les limites de l’action de l’Union en matière de défense. Le Traité sur l’Union européenne prévoit la construction progressive d’une politique de défense commune, susceptible de « conduire à une défense commune », et inclut une clause de défense mutuelle (article 42 §7). Toutefois, les décisions militaires restent prises à l’unanimité par les États membres. L’Union ne dispose ni de forces armées propres, ni d’un commandement autonome.

Depuis le traité de Lisbonne, l’UE a néanmoins structuré une Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), intégrée à la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC). Cette architecture a été renforcée en 2022 par la Boussole stratégique, adoptée après l’invasion de l’Ukraine, qui propose une analyse partagée des menaces et fixe des objectifs à l’horizon 2030.

L’Union dispose d’un état-major et, depuis 2017, d’une capacité de planification et de conduite. Elle mène une vingtaine de missions civiles et militaires, principalement dans les domaines de la sécurité maritime, de la stabilisation, de la formation et du conseil. Elle est également habilitée à conduire les missions dites de Petersberg, allant de l’action humanitaire à la gestion de crises armées.

L’UE peut en outre mobiliser des groupements tactiques de réaction rapide, récemment portés à 5 000 hommes fournis par les États membres sur une base tournante. Malgré toutes les crises et faute de consensus politique, ils n’ont jamais été déployés depuis leur création en 2007.

En parallèle, la Defense Readiness Roadmap 2030, lancée en 2025, mobilise des financements européens importants pour soutenir l’industrie de défense, encourager les achats communs et mieux coordonner les dépenses militaires nationales. Les traités permettent également le recours aux coopérations structurées permanentes, afin de contourner les blocages liés à l’unanimité, mais leur portée reste limitée.

Les propositions de la commission sont-elles un test des opinions publiques ou un réel projet stratégique ?

Dans ce contexte, le commissaire à la Défense, Andrius Kubilius, a dénoncé le sous-investissement européen, évoquant « 27 armées bonsaïs », et appelé à la création d’une force militaire européenne permanente de 100 000 hommes ainsi qu’à un conseil de sécurité européen.

L’existence même d’un commissaire à la Défense peut étonner dans le cadre des compétences de l’UE. Son périmètre réel concerne avant tout la coordination des industries de défense, mission auparavant rattachée au portefeuille du marché intérieur du commissaire Thierry Breton. Le changement d’appellation, accepté avec réticence par plusieurs capitales dont Paris, entretient une ambiguïté sur les sujets politiques et opérationnels, du ressort des Etats, voire de la Haute Représentante pour les Affaires Etrangères.

L’objectif implicite semble moins être de mieux coordonner les forces nationales existantes que de créer, en substitution des Américains, une nouvelle force européenne. Si l’on évacue les questions d’interopérabilité (toutes les armées d’Europe s’entrainent ensemble comme Alliés ou partenaires de l’OTAN), il reste de nombreuses questions sensibles : quelles missions ? Quelle articulation avec les 27 défenses nationales ? Quel commandement par l’UE ? Quels modes de recrutement, de formation, de stationnement sur les territoires des nations, d’équipement ? Les États-Membres ne partagent ni priorités ni culture stratégique communes.

La proposition d’un conseil de sécurité européen pose des difficultés similaires. Inspirée du modèle du conseil de sécurité de l’ONU, elle impliquerait la désignation de pays européens « clés », au risque de raviver les tensions entre grandes et petites nations. Les organisations occidentales (UE, OTAN) reposent traditionnellement sur l’unanimité afin de préserver les souverainetés nationales. La composition, le périmètre et l’autorité d’un tel conseil restent donc largement indéfinis.

Ces deux propositions apparaissent, en l’état, incompatibles avec les traités et difficilement acceptables pour de nombreux États membres.

La défense européenne est-elle condamnée ?

Le besoin de coordination politique soulevé par le commissaire parait discutable tant les enceintes de dialogue entre Européens sont nombreuses (ONU, UE, OTAN, G7, OSCE, CEI, conférence de Munich sur la sécurité, Forum de Paris sur la Paix). C’est donc plutôt le consensus politique qui n’existe pas, entre des Etats-membres aux intérêts différents et parfois concurrents.

En revanche, la nécessité d’une autonomie stratégique pour le continent européen est largement reconnue face aux menaces croissantes et à l’incertitude sur le partenaire américain, qui pourrait passer de protecteur à compétiteur. Cette approche s’inscrit dans une tradition française ancienne, depuis le général de Gaulle, fondée sur l’indépendance stratégique, la dissuasion nucléaire et une base industrielle de défense nationale.

La somme des capacités militaires européennes, bien que fragmentées, demeure largement supérieure à celles de la Russie, tant en budget (450Md$ contre 149Md$) qu’en effectifs ou en capacités aériennes et navales, malgré une infériorité relative dans le domaine des blindés. Les progrès en matière de défense de l’Europe sont donc possibles mais ils emprunteront des voies différenciées et intergouvernementales.

Certains Etats aux capacités limitées peuvent ainsi s’organiser entre voisins ou avec un « grand » aligné avec leurs priorités stratégiques (France, Allemagne, Pologne, …). Ils pourront ainsi coordonner leur défense, partager les investissements et articuler leurs unités militaires. L’UE peut continuer à jouer un rôle utile en développant la coordination et le soutien aux industries de défense. Cela suppose que les Etats acceptent des spécialisations de leur industrie, indispensables à la concentration des efforts mais qui conduisent à des interdépendances. L’anticipation du remplacement des Américains suppose en particulier le développement de systèmes à haute valeur ajoutée et très coûteux, qui doit s’appuyer sur un écosystème industriel et technologique civil de classe mondiale.

Enfin, la question de la dissuasion nucléaire reste centrale face à des ennemis et compétiteurs dotés de l’arme nucléaire et d’une supériorité conventionnelle. Si la France a déjà reconnu une dimension européenne à ses intérêts vitaux, la dissuasion ne se partage pas et les attentes de certains autres Etats-membres dépassent les réalités politiques.

Malgré les ambitions affichées par la Commission, les crises actuelles ne suffisent pas à déclencher une dynamique fédérale en matière de défense. Au contraire, l’incertitude géostratégique tend à renforcer les réflexes nationaux des États les plus capables.