Par Jean-Jacques Urvoas, ancien garde des Sceaux, professeur de droit public à l’Université de Brest.

Il est tentant de retenir de Lionel Jospin l’image d’un homme d’État sobre, rigoureux, fidèle à une certaine idée de la gauche. Mais pour le juriste, l’essentiel est ailleurs : Lionel Jospin fut l’un des rares responsables politiques à avoir pensé la Ve République avant de l’exercer. Son ambition n’était pas de contester la présidentialisation du régime, mais de la rationaliser. C’est là tout le paradoxe d’une trajectoire institutionnelle qui, sous couvert de prudence, a contribué à renforcer le régime qu’elle prétendait encadrer.

« Un régime présidentiel à la française »

Lorsque Jospin devient premier secrétaire du PS en 1981, la gauche accède au pouvoir sans avoir réellement tranché son rapport aux institutions gaulliennes. Depuis Épinay, le parti oscille entre dénonciation et accommodement, entre promesse de rupture et pragmatisme mitterrandien. Jospin, lui, refuse ces ambiguïtés. Dans L’invention du possible (1991), il affirma que l’élection présidentielle au suffrage universel avait produit un « régime présidentiel à la française ». Une formule audacieuse, presque hérétique dans son camp, mais que jamais il ne renia.

Certes, ses propositions évoluèrent à la marge au fil des congrès socialistes. Ainsi, en 1991, il envisagea la suppression du poste de Premier ministre, y renonça en 1994 au congrès de Liévin, avant d’y revenir en 2007. Mais ces ajustements ponctuels ne modifièrent pas sa conviction centrale : l’élection présidentielle au suffrage universel avait orienté la Constitution dans un sens irréversible. La présidentialisation, loin d’être accidentelle, constituait pour lui une donnée structurelle à assumer et encadrer, non à combattre.

Une cohérence doctrinale mise à l’épreuve du pouvoir

C’est évidemment dans l’exercice du pouvoir que cette cohérence doctrinale fut mise à l’épreuve. En 1997, la dissolution ratée de Jacques Chirac lui a offert une situation institutionnelle inédite : une cohabitation longue, stable, où le Premier ministre qu’il était devenu disposait d’une majorité solide et d’une autorité incontestée. Il aurait pu en tirer argument pour réhabiliter la logique parlementaire, démontrer que la Ve République pouvait fonctionner autrement que sous la férule présidentielle. Il choisit exactement l’inverse.

En militant pour le quinquennat, puis pour l’inversion du calendrier électoral, Jospin contribua à restaurer la centralité présidentielle. Il refusa que l’élection du chef de l’État devienne une « queue de comète » des législatives, selon ses mots lors de la convention du PS du 2 décembre 2000. Par cette métaphore, il exprimait son refus d’une présidence réduite à une simple magistrature d’influence, ou pire, à un rôle de notaire d’une majorité parlementaire qui l’aurait précédé. Il voulait garantir au Président une majorité cohérente, issue de son propre élan. Autrement dit : il consolida la prééminence présidentielle au moment même où il aurait pu en proposer une alternative.

L’ironie de l’histoire institutionnelle veut qu’un Premier ministre puissant ait œuvré à réduire la marge de manœuvre de ses successeurs.

De fait, la « Constitution de l’an 2000 » a transformé la Ve République plus profondément que Jospin ne l’admit jamais. En alignant les calendriers, le quinquennat et la loi organique de 2001 ont fait du Président l’interlocuteur unique des attentes sociales, économiques, politiques. Elles ont marginalisé le Parlement, affaibli le Premier ministre, rigidifié la temporalité démocratique. Jospin voulait encadrer la présidentialisation ; il en a – hélas – accéléré l’hyper‑présidentialisation. Pourtant, sa propre pratique de Matignon suggérait une autre voie : cinq années de gouvernement sans aucun recours à l’article 49.3 témoignaient d’un respect scrupuleux pour la délibération parlementaire. Mais cette « méthode Jospin », fondée sur le compromis au sein de la « gauche plurielle », n’a pas survécu à la mécanique implacable des textes qu’il a lui-même contribué à forger. Lui-même reconnaîtra, dans Un temps troublé (2020), qu’il ne voyait pas l’urgence d’une VIe République. Mais cette prudence, présentée comme un conservatisme raisonné, peut aussi être lue comme une sous‑estimation des effets systémiques de ses propres choix.

Parallèlement, la doctrine du « Président citoyen » (1995) puis du « Président acteur » (2002) dessina une présidence responsable, arbitrale, respectueuse du gouvernement. Mais cette vision demeura théorique, Lionel Jospin n’ayant pas pu exercer la fonction présidentielle. Et surtout l’histoire récente montre combien le quinquennat a produit une présidence d’action, non d’arbitrage ; une présidence de pilotage, non de retenue.

Sa démission au soir du 21 avril 2002, souvent saluée comme un geste d’honneur, doit aussi se lire comme l’ultime manifestation de cette logique : il sacrifia la dynamique parlementaire à la logique présidentielle, renonçant à conduire son camp aux législatives malgré une majorité solide et un bilan assumé.

Une pensée institutionnelle cohérente

Lionel Jospin n’a donc pas seulement gouverné avec les institutions : il les a pensées, travaillées, consolidées. Mais son œuvre reste ambivalente. Elle témoigne d’une fidélité remarquable à une lecture présidentialiste du régime, mais aussi d’une difficulté à anticiper les effets de long terme d’une mécanique institutionnelle qu’il croyait pouvoir canaliser.

En voulant rationaliser la Ve République, il en a renforcé les traits les plus structurants. En cherchant à stabiliser le pouvoir, il a contribué à le concentrer. En assumant la présidentialisation, il a ouvert la voie à son hypertrophie. Il restera ainsi comme l’un des rares dirigeants à avoir articulé une pensée institutionnelle cohérente. Partant, son héritage rappelle aussi une vérité simple : dans la Ve République, réformer les institutions, c’est toujours risquer de les radicaliser.