Par Hélène Pauliat, Professeur de droit public à l’université de Limoges.

L’écriture inclusive relève-t-elle de la langue française ?

Cette première question est importante puisque l’un des arguments soulevés par l’association requérante était la méconnaissance, par la ville de Paris, de l’article 2 de la Constitution de 1958, selon lequel la langue de la République est le français, et des articles 1 et 3 de la loi du 4 août 1994 (art.1er « Langue de la République en vertu de la Constitution, la langue française est un élément fondamental de la personnalité et du patrimoine de la France/ Elle est la langue de l’enseignement, du travail, des échanges et des services publics/. Elle est le lien privilégié des Etats constituant la communauté de la francophonie » ; art. 3 : « Toute inscription ou annonce apposée ou faite sur la voie publique, dans un lieu ouvert au public ou dans un moyen de transport en commun et destinée à l’information du public doit être formulée en langue française »). La Cour administrative d’appel de Paris, non démentie par le Conseil d’Etat donc, a jugé le 11 avril 2025 (n° 23PA02015) que l’écriture inclusive « destinée à faire apparaître, au moyen d’un simple point, la forme d’un mot au masculin comme au féminin, en évitant la répétition de ce mot, ne saurait être regardée comme relevant de l’usage d’une autre langue que le français ». L’Académie française souligne cependant que l’écriture inclusive institue arbitrairement des marqueurs orthographiques contraires à la lisibilité et à l’esprit de la langue française, et surtout que cette manière d’écrire porte « une atteinte grave à cette dimension patrimoniale, qui mérite pourtant d’être protégée au même titre que nos monuments et paysages ». L’utilisation de points médians ne contribue pas, il est vrai, à la lisibilité de la langue, et surtout conduit à une lecture très heurtée, possible à écrire, mais plus difficile à lire. Qu’elle abime la langue française dans sa pureté est une réalité, qu’elle rende plus difficile l’apprentissage de la langue par les enfants et les ressortissants d’autres pays est indéniable… L’Académie française est pleinement dans son rôle de défense du patrimoine linguistique ; qu’entendrait-on si certains abimaient, par exemple, des paysages de montagne, en ajoutant des glaciers fictifs ou autres ?

L’écriture inclusive manifeste-t-elle une prise de position politique ?

Selon la Cour administrative d’appel de Paris, « la seule circonstance que l’utilisation de graphies visant à faire apparaître la forme féminine de certains mots soit l’objet de débats d’ordre sociétal ne saurait suffire à lui conférer, dans tous les cas, le caractère d’une prise de position politique (…). L’usage d’une forme abrégée dans l’intitulé d’un titre ou d’une fonction visant à faire apparaître sa forme féminine, sans répéter ce titre ou cette fonction, que ce soit au moyen de tirets, de parenthèses ou de points, ne saurait, à lui seul, être regardé comme une prise de position politique ou idéologique ». Il n’y a donc pas remise en cause du principe de neutralité du service public… Or, la circulaire du Premier ministre du 21 novembre 2017 relative aux règles de féminisation et de rédaction des textes publiés au Journal Officiel de la République française avait recommandé que les actes de recrutement et les avis de vacances utilisent des formules telles que  » le candidat ou la candidate  » afin de ne pas  » marquer de préférence de genre  » et prescrit de  » se conformer aux règles grammaticales et syntaxiques  » en s’abstenant de faire usage de l’écriture dite inclusive, définie comme  » l’ensemble des pratiques rédactionnelles et typographiques visant à substituer à l’emploi du masculin, lorsqu’il est utilisé dans un sens générique, une graphie faisant ressortir l’existence d’une forme féminine « . L’utilisation de l’écriture inclusive apparaît largement comme la revendication assumée de la manifestation d’une égalité grammaticale entre femmes et hommes, d’une égalité de genre. Est-ce le rôle de la langue française de véhiculer une revendication d’une telle nature ?  Ce n’est évidemment pas sur le sens que véhicule l’écriture inclusive que l’Académie française a élevé la protestation solennelle.

Finalement, que représente la langue française ?

On ne compte plus le nombre d’ouvrages qui tentent de réécrire des œuvres de langue française devenus difficilement lisibles pour les élèves d’aujourd’hui ; mais n’est-ce pas en dénaturer le sens, n’est-ce pas remettre en cause, pour une part, de notre patrimoine ? Les œuvres sont des témoins de l’histoire et de l’évolution de la langue ; les traduire en français d’aujourd’hui revient à nier le caractère vivant de la langue et le patrimoine de la France. Marcel Proust faisant de la langue française une gloire nationale, il est donc difficile de la dénaturer.  Que l’écriture inclusive soit utilisée en dehors des textes officiels, pourquoi pas ? Sur les plaques commémoratives, elle suscite l’interrogation si l’on veut bien admettre que leur lecture n’est pas réservée aux seuls Français mais aussi aux étrangers, à ceux qui visitent Paris. La question se pose alors de savoir ce que représente la langue française : un patrimoine ou un simple outil dans une société où l’écriture de la langue tend à diminuer fortement…