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La langue des médias d’Ingrid Riocreux

Les éditions du Toucan viennent de publier dans leur collection l’Artilleur un essai d’Ingrid Riocreux intitulé La langue des médias – Destruction du langage et fabrication du consentement. Agrégée de lettres modernes, l’auteure est actuellement chercheuse associée à l’Université Paris IV.
Les journalistes se présentent volontiers comme des adeptes du décryptage. L’auteure dans un essai percutant, décrypte leur discours en analysant de très nombreux exemples récents.

On commet, fréquemment, l’erreur de croire que l’événement constitue l’information. Or l’information ne préexiste pas à sa mise en mots ; le métier du journaliste, avec un « J » majuscule, c’est précisément de produire de l’information. L’information ce n’est pas « ce qui s’est passé » mais la communication de ce qui s’est passé. Le Journaliste n’émet pas les informations. Il les énonce. Il a le choix de dire ou ne pas dire et il a le choix infini des manières de dire. L’information porte nécessairement la marque de son énonciateur parce qu’elle résulte d’une multitude de choix, plus ou moins conscients, qui président à sa formulation, lesquels dépendent en grande partie de l’image que l’informateur se fait de son auditoire et de la manière dont il espère que son information sera reçue.

L’objectif poursuivi par l’auteure est de proposer une grille d’analyse afin de former les réflexes d’écoute. Elle laisse de côté les idiosyncrasies (erreur que fait systématiquement tel journaliste quand il emploie tel mot) pour se concentrer sur des phénomènes généraux et récurrents. Les phénomènes répertoriés sont d’une extrême fréquence et les très nombreux exemples sont, uniquement, choisis pour leur valeur représentative car ils définissent la pratique du Journaliste.

Ce livre montre, par exemple, que les Journalistes reproduisent des tournures de phrases et des termes qui impliquent, en fait, un jugement éthique sur les événements. Prenant pour des données objectives des opinions qui sont, en réalité, identifiables à des courants de pensée, ils contribuent à répandre nombre de préjugés qui sont au fondement des croyances de notre société. Si le langage du Journaliste fonctionne comme une vitre déformante à travers laquelle on nous montre le présent, il peut être aussi une fenêtre trompeuse ouverte vers le passé ou sur l’avenir.

C’est un fait, les journalistes parlent de la même manière et le commun des mortels parle comme à la télé, donc comme les journalistes. Le mimétisme qui uniformise le discours dans la sphère médiatique devient un handicap collectif. La plupart des auditeurs et téléspectateurs n’utilisent que les mots qu’ils reçoivent des médias et en même temps que les mots, ils reçoivent la pensée dont ceux-ci sont porteurs.

Ils ont une manière semblable de prononcer les mots, de scander les phrases typiques, de marquer des pauses dans les phrases qui ne correspondent pas à des respirations, de parler d’une voix puissante mais absolument monocorde, avec uniquement une élévation de voix sur la dernière syllabe qui précède chaque pause. Il y a un « parler journaliste » qui « fait » journaliste. Au-delà des mots et des phrases, elle met en cause l’implication subjective du Journaliste. Au travers de multiples exemples, elle découvre à quel point désigner et décrire dans la bouche du Journaliste, c’est déjà juger.

Pour éviter d’ « être orientés » il faut lutter, à la fois, contre deux attitudes aussi répandues l’une que l’autre : la naïveté et la paranoïa complotiste.
La naïveté en ce sens qu’il s’agit de ne pas valider mécaniquement comme vrai ce que nous entendons et à ne pas considérer la forme que prend le message comme étant la seule possible.

La paranoïa complotiste, c’est la posture inverse, celle qui traduit l’obsession du « on nous ment sans cesse ». La vérité est que tout ce qui s’apparente de près ou de loin à de la manipulation est probablement aussi involontaire, le plus souvent que leurs fautes de grammaire. Il faut regarder ces procédés de mise en condition du jugement comme les symptômes d’une espèce de candeur doublée d’une capacité très limitée à la réflexion auto critique.
Ce livre est d’abord un manuel de réception intelligente de l’information à l’usage des lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs quotidiennement confrontés aux médias d’information. La visée centrale de cet essai est d’inciter le destinataire de l’information à ne pas valider mécaniquement comme vrai ce qu’il entend (ou comme information majeure celle qui lui est présentée comme telle) et surtout à ne pas considérer la forme que prend le message comme étant la seule possible et comme n’ayant aucune incidence sur la compréhension qu’il en a.

Analyser le discours du Journaliste, c’est d’une certaine manière mettre à jour l’inconscient de notre société dans tout ce qu’il comporte d’irrationnel. A lire absolument pour ne plus être « orientés par un discours orientant » !

La Langue des médias : Destruction du langage et fabrication du consentement –Ingrid Riocreux – Editions du Toucan – Mars 2016

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