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Contre la bienveillance de Yves Michaud

Mais quelle mouche a pu piquer Yves Michaud, spécialiste de philosophie politique et d’esthétisme, pour dénoncer  la tyrannie des bons sentiments, la politique de l’émotion et de la compassion ?

C’est, dit- il, le prix à payer pour la  lucidité et il l’assume sans restriction ni timidité. C’est  ainsi  qu’il faut lire cet essai contre la bienveillance, rédigé durant l’été 2015.

Une crise de confiance durable s’est installée au sein de l’Union européenne. Elle s’est nouée progressivement  à partir de trois séries de faits : la puissance du fondamentalisme religieux, la montée des populismes de droite comme de gauche et le discrédit de la classe politique.  Il ne s’agit pas là de trois séries de faits isolés, requérant chacune une approche distincte selon des recettes éprouvées, mais d’une situation totalement  nouvelle, d’un basculement  qui rend caduques nos manières anciennes de penser.

L’objet de ce livre, qui détaille avec pertinence ces trois séries de faits à l’origine de la crise actuelle,  est de rappeler que l’appartenance à une communauté politique se construit sur le renoncement réfléchi et obligé à certaines  particularités pour asseoir la souveraineté collective, que les droits sont le corrélat de devoirs assumés, que la Res publica, le bien commun, présuppose ces renoncements qui ne peuvent pas être  considérés comme « allant d’eux-mêmes » ni  « sans dire ».

Si recommander la bienveillance, la sollicitude, l’attention, le soin -qu’on appelle le care- n‘a rien de « pendable », selon l’auteur, quand on s’en tient à la morale avec ses limites, en faire le  principe d’une politique entraîne une cascade de conséquences inacceptables.

L’obsession de la bienveillance et du soin nous fait aborder avec compassion les plaintes, toutes les plaintes, et en ce sens valide  et renforce toutes les revendications populistes les plus démagogiques.

Elle conduit, quand elle s’étend à l’ensemble du monde  des êtres sensibles et à la planète tout entière, à promouvoir partout les droits de l’homme, l’action humanitaire,   les grands engagements idéalistes qui concernent  la lutte contre les tyrannies, la défense des opprimés ou les combats écologiques.

L’homme de notre temps ne pleure pas, il pleurniche. Il ne compatit pas, il s’émeut. Il n’est pas généreux il fait des dons défiscalisés, il ne fait pas preuve de sollicitude, il appelle le 115  pour qu’une équipe de maraudeurs du SAMU social intervienne.

Bienveillance et  vision morale  du monde  nous aveuglent face à la réalité de l’affrontement religieux, face à la réalité du populisme démagogique, face à la réalité d’un monde international où continuent de prévaloir  la force et les intérêts.

Pour redonner du sens  au mot citoyen, il faut  revenir aux conditions strictes de l’appartenance à une communauté républicaine, revenir aux conditions strictes du contrat politique.

Dans les toutes dernières pages de son ouvrage, l’auteur ouvre quelques pistes.

Il  faut contenir les croyances religieuses dans le for intérieur en exigeant la reconnaissance par tout croyant quel qu’il soit, du seul droit positif de la communauté et du fait que le gouvernement démocratique prévaut sur le  gouvernement de Dieu.

Pour les matières enseignées dans les écoles ou l’accès aux soins,  les différences culturelles doivent  demeurer culturelles sans jamais devenir des différences politiques. Quant à ceux qui n’accepteraient pas cette idée de la Res publica, ils peuvent, comme dirait   Rousseau  « partir avec leurs biens » mais s’ils s’engagent dans des menées contre la communauté, le retrait graduel des droits sociaux et des droits civils et, pour finir, la déchéance de la nationalité s’impose.

Il faut  combattre le populisme. A sa racine, on recense un vaste fourre-tout qui capitalise sur les plaintes et les peurs des français, sur l’insécurité, l’ignorance mais aussi sur les injustices. La réponse à ce sentiment d’inégalité n’est pas d’ouvrir de nouveaux guichets de sécurité sociale mais de décider une vraie réforme fiscale. Droite et gauche confondues ont empilé au fils des ans des exemptions et niches qui aboutissent à une usine à gaz. Chaque français devrait payer l’impôt sur le revenu, fût-ce un euro, pour réaliser qu’il appartient à la communauté.

Et sur le plan de la politique internationale, il faut cesser de faire l’autruche humanitaire. BHLisme  (l’idéalisme de la bling bling  politique), kouchnerisme  (l’idéalisme du baba humanitariste), hulotisme (l’idéalisme de l’ULM –écologie) variétés de l’affairisme compassionnel  et communicationnel, doivent être renvoyés là d’où ils n’auraient jamais dû sortir : à la rubrique mondaine. La politique internationale doit tenir  compte  des pesanteurs historiques, des temps longs de l’histoire, des  intérêts  des uns et des autres (y compris des siens propres) des rapports de force passés, présents ou qui se dessinent. Cette politique réaliste doit se concentrer sur la construction d’une  Europe fédérale ce qui implique que les contours de cette Europe ne soient pas flous et que l’on  réfléchisse à deux fois avant tout nouvel élargissement.

Non, finalement, ce n’est pas une mouche qui a piqué Yves Michaud. L’inspiration qui anime ces réflexions est celle des Lumières radicales du XVIIIe  siècle, celles de Condorcet, de Diderot,  d’Holbach, d’Helvetius  et de Volney.

Le paradoxe de notre situation est que nous n’avons plus de capacité de rêve ni d’utopie parce que nous n’avons plus de vision.

C’est cette capacité de vision qu’il faut retrouver. Avec elle reviendra celle d’utopie et de rêve.

C’est le vrai message de cet essai brillant et décapant.

Contre la bienveillance – Yves Michaud – Editions Stock – Mars 2016 –

Yves Michaud est agrégé de philosophie, il a notamment publié « Changements dans la violence »  (Odile Jacob 2002) Précis de recomposition politique  (climats 2006) et Face à la classe (avec Sébastien Clerc Gallimard Folio actuel 2010).  

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