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La crise sanitaire du Covid 19 et le risque d’États néo-totalitaires

Par Edgar Morin

Il est clair qu’une situation exceptionnelle appelle des mesures exceptionnelles et qu’une situation d’urgence appelle des mesures d’urgence.

On peut toutefois se demander si la notion d’état d’exception ne rigidifie pas l’exceptionnel en comportant essentiellement la suspension du droit commun, et si l’état d’urgence ne comporte pas une composante répressive absente de la notion d’urgence.

De fait, le pouvoir a imposé le confinement pour freiner l’expansion de la contagion, mais cette mesure, (qui aurait pu être évitée ou raccourcie si nous avions disposé d’un nombre adéquat de tests, de masques et de possibilités d’hospitalisation) n’est nullement concentrationnaire et ne pouvait être que provisoire. De même une imposition des masques, même généralisée, ne peut être vue comme une mesure totalitaire.

Toutefois la loi sur l’état d’urgence sanitaire s’est affranchie, pour l’essentiel, des consultations juridiques comme des débats parlementaires. Des ordonnances ont modifié le droit pénal en restreignant la publicité de débats judiciaires et en allongeant la détention provisoire et l’assignation à résidence.

L’interdiction de sortie aux confinés devait-elle comporter la prison en cas de récidive… N’a t-elle pas conduit à différents abus dont les plus graves ont porté sur des sans logis, sur les réfugiés,  brutalisés dans des rues désertes de tout témoin ?

Parmi ces abus, il y eut les amendes à des personnes sorties pour leurs besoins essentiels. Enfin, la surveillance des sortants clandestins nécessitait-elle des drones ?

Au-delà du présent de l’épidémie, on ne peut qu’être sensible à la crainte exprimée par bien des juristes et hommes de loi d’une contamination juridique durable bien au-delà de la contamination virale.

Pour situer le péril, il nous faut nous projeter en amont et également en aval, si incertain celui-ci soit-il.

En Amont

L’amont, c’est-à-dire l’avant-virus, si on le considère du point de vue national, nous montre qu’une loi d’urgence votée au cours de la guerre d’Algérie, en 1955, a pu être reprise en réaction aux attentats djihadistes en 2015, puis réactualisée en dehors de tout contexte guerrier, sinon métaphorique.

Nous avons pu voir également, au cours des deux années précédant le virus, la révolte des gilets jaunes puis celle de la réforme des retraites, et, en réaction, l’aggravation des méthodes et des moyens utilisés contre les manifestants.

En amont également, au cours des dernières décennies, les progrès de l’informatique, les développements de l’intelligence artificielle qui rendent possible le traitement d’énormes masses de données, ont créé des conditions qui permettent aussi bien aux Gafa de prendre connaissance de tous les éléments de la vie personnelle de chacun, mais aussi à des satellites de très haut et à des drones de très bas de surveiller tous les comportements d’un individu. Les conditions d’un contrôle total de l’être humain dans ses pensées exprimées [1], dans ses actions, y compris le secret et le sacré de la vie privée, sont désormais en place.

Il suffirait que les paroles et écrits contrôlés par les Gafa, via smartphones, ordinateurs et tablettes soient confiés aux États, eux-mêmes pouvant exercer la surveillance des individus par drones, satellites, vidéos, et contrôle facial dans la vie quotidienne, pour que désormais tout ce qui est de l’ordre du privé devienne transparent en même temps que  tout ce qui est du domaine du pouvoir devienne  de plus en plus opaque aux citoyens, par limitation ou disparition de tout contrôle parlementaire ou judiciaire.

La Chine est devenue « exemplaire » en intégrant dans son système déjà totalitaire tous ces contrôles et surveillances. Elle avait ouvert une brèche dans son totalitarisme du XXe siècle en laissant se déchaîner chez elle le profit capitaliste. Elle put refermer cette brèche en y introduisant les éléments d’un totalitarisme du XXIe siècle, fondé sur l’électronique et sur l’informatique, sans pour autant supprimer de l’ancien système la délation, les mouchardages, les dénonciations, l’utilisation des concierges, les arrestations arbitraires, et la censure.

Encore en amont, si nous considérons l’évolution de la planète ces vingt dernières années, nous avons subi une crise générale des démocraties, privées de la sève des pensées politiques, la politique étant à la remorque de l’économie, et celle de l’idéologie néo-libérale, laquelle réduit à son minimum l’État-providence et en même temps maximise l’État-gendarme.

Nous avons constaté l’apparition et la consolidation, puis la généralisation sur tous continents, y compris en Europe, des États néo-autoritaires. Nous avons vu également dans de très grandes nations, accéder au pouvoir d’étranges et d’inquiétants  démagogues.

En Aval

Alors regardons en aval vers l’après-virus. Nous pouvons craindre une énorme crise économique mondiale et que celle-ci, comme le fut celle de 1929, précipite la crise des démocraties en effondrements, suscite des états néo-autoritaires, et qu’au-delà, ces États néo-autoritaires se transforment en États néo-totalitaires disposant de toutes les techniques de contrôle et surveillance de plus en plus disponibles et de plus en plus sophistiquées.

Tel est le vrai péril, et il concerne évidemment aussi notre pays. Celui-ci risque de subir les effets d’une crise économique mondiale, et de toutes façons il subira des troubles politiques et sociaux, d’autant plus que l’épidémie aura révélé une politique économique défaillante pour le service public de santé, et la carence de l’État.

L’avenir du pays pourrait être menacé par le développement de l’énorme courant régressif que l’on perçoit déjà sur la plus grande partie de la planète.

Pour endiguer ces mouvements menaçants, il faut prôner une révision et une refondation de la pensée politique, l’union dans l’immédiat de toutes les forces démocratiques dispersées, l’affermissement et le progrès de toutes les forces de renouveau qu’a éveillé la crise née du coronavirus.

 

[1] Pas encore les pensées secrètes,  à partir des neuro-sciences, on cherche le moyen de lire dans les pensées inexprimées.

 

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