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Haïm Korsia, Grand Rabbin De France

Dans la peau de… Haïm Korsia

Haïm Korsia, Grand Rabbin de France

Le Club des juristes : Quel est le quotidien normal du Grand Rabbin de France ? Comment est-il impacté par le Covid-19 ?

Haïm Korsia : En temps normal, mon quotidien est fait de rencontres, et de nombreux échanges. Le rôle du Grand Rabbin est d’être présent auprès de sa communauté, de multiplier les visites et les discussions à tous les niveaux.

Je passe en principe 2 week-end sur 4 en province. Début mars, j’étais encore à Villeurbanne, à un moment où la prise de conscience du danger n’était pas encore réelle. J’ai mis en place un certain nombre de bonnes pratiques : gel hydroalcoolique dans les synagogues, interdiction de se serrer les mains, mais il était encore très difficile de convaincre du bien fondé de ces gestes une communauté qui avait du mal à admettre que le danger puisse émaner de sa propre famille, que la contamination entre parents était la plus à craindre.

Aujourd’hui, il faut adapter les méthodes de travail, et je suis continuellement au téléphone.

LCJ : Comment continuer à exercer sa mission dans ces conditions ? Quelles sont les priorités ?

H.K. : Il est essentiel dans un tel moment de maintenir un lien dans la communauté, de faire les choix qui s’imposent avec à l’esprit l’objectif absolu de protéger à tout prix la vie humaine, de faire le choix de la vie.

Fallait-il par exemple laisser les synagogues ouvertes ? Les premières mesures gouvernementales autorisaient les lieux de culte à accueillir un public réduit à vingt personnes. J’avais immédiatement limité ce nombre à 15, en m’inspirant de la position prise par un rabbin en 1806 face à une épidémie de Choléra. Puis finalement, on a décidé de toutes les fermer par mesure de précaution. Nous avons aussi dû prendre la décision de fermer des bains rituels, et de repousser toutes les cérémonies.

Les choix concernent aussi les rites funéraires. Nous avons pris immédiatement la décision de suspendre les toilettes rituelles, pratiques engendrant des risques importants de contamination. Les rabbins officient avec masques et gants. Nous enjoignons aux membres les plus fragiles de la famille de ne pas se rendre aux obsèques du défunt ; il faut encore assouplir la tradition de minian, qui impose normalement la présence d’un quorum de dix hommes adultes pour la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie.

Ces choix sont difficiles, mais ces mesures indispensables : elles participent à la protection des autres et donc de l’ensemble des vies humaines.

Au-delà, de nombreuses questions concrètes doivent aujourd’hui aussi être réglées. Par exemple, comment permettre aux membres de la communauté juive qui ne disposent pas de magasins casher dans leur villes ou villages de continuer à être approvisionnés ?

LCJ : La communauté juive s’apprête à célébrer ce jour les fêtes de la Pâque juive (Pessa’h) hors de leurs lieux de culte et sans que les familles ne puissent se réunir. En quoi cela change-t-il l’organisation de cette fête ?

H.K. : Cela change beaucoup de chose et oblige à réfléchir et à s’adapter. Comment gérer l’approvisionnement pour Pessa’h ? Comment mener la célébration ? L’essentiel est l’inventivité. La prière en public et en communauté, normalement fondamentale, étant impossible, nous sollicitons les nouvelles technologies et des applications qui nous permettent de faire des cours, des offices, voire des célébrations à distance.

La période invite aussi à s’arrêter sur le sens de cette fête. Comment célébrer une fête qui est par nature familiale en plein confinement ? Mais, paradoxalement, si nous n’allons pas fêter Pâque comme d’habitude, cette situation de confinement crée malgré tout du lien et une volonté de partage réinventée qui ne disparaitront pas demain.

En même temps, la période est aussi propice à la réflexion. La fête de Pessa’h célèbre l’Exode hors d’Égypte, ce qui prend une dimension particulière en ces temps de confinement où nous sommes enfermés, dans l’attente et l’espérance de la fin du confinement.

LCJ : Comment fonctionne le dialogue avec les autres religions en cette période ?

H.K. : Il est intense. J’ai beaucoup d’échanges avec les représentants de l’ensemble des cultes, le téléphone fonctionne énormément.

Il faut dire que nos problématiques sont en grande partie communes, de l’ouverture des lieux de culte à l’organisation des fêtes à venir, qu’il s’agisse de la pâque catholique, de Pessa’h ou du Ramadan.

Ce dialogue est d’autant plus sensible que ces trois grandes fêtes se présentent toutes cette année en cette période de confinement : l’entrée des chrétiens dans Pâques est concomitante à celle des juifs dans Pessa’h, et les musulmans entreront à leur tour dans le ramadan dans une dizaine de jours.

LCJ : La période est-elle d’ores et déjà l’occasion de réflexions plus prospectives sur le temps d’après ?

H.K. : Absolument. D’abord parce qu’il faut déjà se demander comment on va revenir sur cette période une fois la pandémie stoppée : rappeler les mémoires de ceux qui n’auront pas eu l’enterrement espéré, par exemple.

Mais surtout, dans cette période, il est essentiel de se rendre compte que chacun est responsable des autres et de convaincre chaque individu de protéger sa famille, ses voisins et la société tout entière.

Mais cette prise de conscience ne peut s’arrêter à la fin de l’épidémie. Le Président de la République E. Macron a d’ores et déjà réuni l’ensemble des représentants des cultes pour évoquer ces questions. Cette période est aussi l’occasion de réinventer la façon d’être solidaire dans la société. Prenons l’exemple des migrants et des SDF dont on perçoit la situation particulièrement critique pendant cette période. Il parait inimaginable de les rendre de nouveaux invisibles une fois l’urgence sanitaire dépassée.

Plus globalement, le temps du confinement est aussi celui de la réflexion. La nature nous a rappelé à notre condition et à notre interdépendance. Je ne sais pas s’il y aura un nouveau monde, mais il y aura au moins une réorganisation de l’ancien. Et, dans cette réflexion sur la résilience à venir, les religieux ont un rôle à jouer.

 

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