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22/05/2011

Flânerie dans les entrelacs d’un concept labyrinthique

Evoquer le lien, c’est d’abord rendre hommage au symbole. L’étymologie grecque du « Sumbolon » renvoie à un objet brisé en morceaux (tesson de poterie, morceau de bois, etc.) dont la réunion attestait de leur origine commune. Le symbole est donc avant tout un signe de reconnaissance qui faisait notamment foi de sa qualité de contractant. « À l’inverse du diable (diabolon) qui divise, le symbole unit, associe. Il répond à un besoin ancré dans la psyché de relier le visible et l’invisible, l’extérieur et l’intérieur », écrit le philosophe Frédéric Lenoir. Réunir, telle est donc la vocation première du symbole.

Le lien est un lieu « en ce qu’il construit un espace-temps entre les parties », note Emmanuel Jeuland dans son remarquable ouvrage « La Fable du ricochet » édité chez Mare & Martin. Lieu du plein ? Lieu du rien ? Quelle qu’en soit la consistance, le lieu du lien loge aux quatre coins de nos vies. Dans la promesse qui engage, dans la parole échangée, dans la confiance en l’Autre – et en l’autre Soi -, dans la transmission du nom, dans le conflit qui désunit, dans le miroir dans lequel on se reconnaît, dans notre appartenance commune à l’espèce humaine, dans l’être humain lui-même, traçant le lien entre macrocosme et microcosme.

Traversés de liens ponctuels et circonstanciés ou de liens immanents et métaphysiques, nous sommes des êtres relationnels. « Les liens sont au droit et à la société ce que la gamme est à la musique ou les couleurs primitives sont à la peinture », illustre Emmanuel Jeuland. Pour ce professeur de droit processuel à l’université Paris I Panthéon Sorbonne, les liens de droit puisent leur existence dans les liens de parole. Parole fondatrice de liens parce que conductrice du Verbe. Parole dépositaire du serment et de l’engagement. « La substance du lien, c’est le langage », souligne la psychosociologue Jacqueline Barus-Michel. Langage que l’écrivain Gérard Wajcman compare à la fenêtre qui nous relie au monde tout en nous en tenant à l’écart.

Le langage établit le pont du dialogue. « Il n’y a pas deux personnes qui ne s’entendent pas, il y a deux personnes qui n’ont pas discuté », dit un proverbe africain. Discuter, voire, se disputer. « La dispute est d’un grand secours, sans elle on dormirait toujours », ironise La Fontaine dans « Le Chat et le renard ». Qu’est-ce que la dispute sinon le questionnement, la confrontation, la contestation, bref, illustre Théodore Zeldin, l’art de faire sortir des étincelles d’un festin de paroles. La clé du lien réside dans cette distance, cette vacuité féconde entre deux positions, deux singularités, légitimant chacune dans sa différence. « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis », énonce Saint Exupéry, formule en écho de laquelle Montaigne dépeint son amitié pour La Boétie dans l’inoubliable « parce que c’était lui, parce que c’était moi »...

Le lien unit parce qu’il sépare. Sa puissance constructive réside précisément dans la juste distance qu’il installe entre deux individualités, deux singularités libres et autonomes. Le lien fusionnel ou d’emprise étouffe ou anéantit. Le droit sanctionne ainsi les alliances visant à l’exclusion (ententes anti-concurrentielles), les situations d’assujettissement (harcèlement moral) ou de manipulation (mariages forcés). « L’instance est la création d’un lien organisé pour parvenir à trancher le litige », écrit Emmanuel Jeuland.

Il n’empêche que le lien de droit est en souffrance. Et cette « faille » se traduit par une crise du lien social, observe Emmanuel Jeuland. De même que le lien familial et filial s’effi lochent, la dictature de la technique se substitue à la « parole » édictée par la règle de droit. Exemple typique, l’alarme rappelant à l’ordre les automobilistes sans ceinture de sécurité. De même, le développement de la biométrie porte atteinte aux liens de parole « parce qu’on est reconnu non plus par des mots mais par sa peau ou son œil ». Heureusement, l’art et la poésie lancent leurs filets vers nos cœurs et font vibrer nos cordes intimes. « Les films sont d’abord un moyen de relier les êtres et les choses », dit Emir Kusturica.

Lien comme tu nous tiens ! Apparu dès la nuit des temps dans la peau d’Eros, enfant de la Terre, symbole de « l’amour primordial », ambassadeur du désir, le lien puise son ADN dans le gêne de l’amour universel et se régénère dans la sève d’une quête perpétuelle, celle de l’attachement. Il met à l’abri du vertige et nous arrache à la béance du Chaos originel. En cela, le lien est le repère des repères, il nous renvoie à l’humilité de notre condition. Tout en « suivant le sens de la chose comme l’ombre le corps » (Giordano Bruno).

Laurence Neuer

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