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La dictature de la transparence de Mazarine Pingeot

La transparence démocratique est un principe essentiel des démocraties modernes. Il est inscrit dans la constitution française du fait de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui lui sert de préambule « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration».

En 1787, Thomas Jefferson, inspirateur de la Constitution américaine et grand lecteur de Montesquieu défend, lui aussi, l’idée d’une société civile toujours en alerte devant l’opacité.

Cette philosophie de la transparence absolue a tendance, aujourd’hui, à s’imposer dans tous les domaines, politique, éthique, commercial aussi bien public que privé.

Elle fait, depuis de nombreuses années, l’objet de débats aux Etats unis mais aussi en France. L’académicien Jean-Denis Bredin oppose le droit de la personne à la tyrannie de la transparence « La démocratie devrait préserver des secrets parce que le principe fondamental qui l’inspire serait non une loi morale, mais le respect de l’homme, de sa dignité » (Revue pouvoirs n°97)

Dans son dernier livre «La dictature de la transparence», paru chez Robert Laffont, Mazarine Pingeot, professeur agrégé à l’université de Saint Denis, met aussi en cause cette idéologie dominante de la société contemporaine. Elle s’en prend à cette clarté universelle dont elle craint qu’elle accouche d’un despotisme doux, insinuant, qui progresse peu à peu. En s’appuyant sur la philosophie, elle démonte le mécanisme de la transparence à tout prix, du politiquement correct, qui fait courir aux démocraties le risque du totalitarisme.

L’auteure rappelle toute l’ambivalence du terme même de transparence ; transparent comme invisible et transparent comme visible. Au sens figuré, quelqu’un de « transparent » est quelqu’un d’invisible que l’on ne remarque pas, mais d’un autre coté, je me suis fait remarquer parce que je suis transparent.
La transparence a partie liée avec l’origine de la pensée et l’élaboration même de la philosophie. Cette ambivalence de départ trouve son déploiement et ses répercussions dans tous les champs de la société. Tout au long de ce livre, brillant et de lecture agréable, nous cheminons à travers les différents champs que la transparence habite et relie pour nous apercevoir qu’elle est centrale bien qu’invisible en sa centralité.

Elle est associée à la clarté et la connaissance. Se connaître soi-même nous permet d’accéder au vrai et le vrai est une forme de transparence. Platon dans l’allégorie de la caverne identifie la vérité à ce qui est authentiquement vu au-delà des apparences. Pour accéder au vrai, il faut sortir de la caverne et des apparences qui sont projetées sur son mur. Et cela demande un certain courage, mais c’est une condition de la pensée.

La transparence, aujourd’hui, est devenue politique avec la question de la frontière du public et du privé, mais aussi éthique quand elle devient une injonction morale. Elle est au cœur de la société actuelle, qui est une société de l’image. L’image a toutes les allures de la transparence – claire, lumineuse – mais elle nous masque l’être dont elle n’est que la représentation, voire l’illusion. La photographie, la vidéo, les images d’aujourd’hui portent en elles le fantasme de transparence, de véracité, de preuve. Rien ne semble pouvoir être caché quand l’image montre, alors que précisément toute image est nécessairement un fragment du réel, une interprétation, un dispositif. Montrer sans contextualiser c’est le mensonge dans lequel nous piège en effet cette frénésie de transparence.

Progressivement, la transparence devient l’idéologie dominante de la société contemporaine.
De la presse à scandale à la téléréalité, de la vie de nos dirigeants politiques au traitement de l’information, des nouvelles technologies aux réseaux sociaux, l’exigence de transparence s’est imposée dans tous les domaines, gommant subrepticement la frontière entre espace public et espace privé. Entre injonction morale et fantasme de contrôle absolu, le règne de l’image et du tout visible ne risque t-il pas de nous conduire à la lisière du totalitarisme ? C’est la question essentielle de cet ouvrage passionnant écrit avec compétence et passion qui s’achève sur une question : Où se situera le désir, où se situeront les oeuvres dans un monde de transparence ?

Mazarine Pingeot La dictature de la transparence Essai Robert Laffont Nouvelles mythologies Paris 2016

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